Humanergie

[ intervention ] mobilité physique et sociale, écologie, design fiction

Date
2018
Délai
5 mois
Lieu
Bordeaux, France
Sollicitation
Journées d'études Université Bordeaux Montaigne
Équipe
Alfian sulaiman Soeriawidjaja (designer graphique et UI), Lucas Bramas (designer d’expériences et de services)

Demande

Dans le cadre des journées d’études “L'humain à venir / face au transhumanisme” et d’une exposition au centre de médiation de Culture Scientifique Technique et Industrielle de Bordeaux (Cap science), ouvrez le débat grâce au design fiction sur les enjeux de mobilité actuels et de demain.

De la fiction dans le design ?

Le design fiction est une branche du design qui s'occupe de la conception de fiction (plausible, probable, désirable, préférable, gênante, détestable) relatant un présent, un futur proche ou un futur lointain, afin d'interpeller ses spectateurs (usagers, décisionnaires, ingénieurs etc.) pour les questionner, les inviter à la réflexion, les ouvrir au débat, notamment au sujet de ce que l’on souhaite pour l’avenir afin d’investir ainsi les décisions et actions à réaliser dans le présent pour cet avenir souhaitable.

Dès lors, les usagers de la fiction ne sont pas ceux de l’histoire inventée mais les spectateurs qui la regardent. Le designer de fiction doit convaincre les spectateurs que son histoire est plausible afin qu’ils engagent une réflexion à son sujet.

Les prototypes et dispositifs (objets, services etc.) de la fiction ne sont pas ceux du design traditionnel, destinés à être commercialisés. Ils sont là pour supporter et encourager la fiction.

Livrable

Et si nous créons du mobile à partir de l’immobile ? De l’actif avec ce qui semble à priori inactif ? De l’énergie grâce à quelque chose qui n’en a plus autant que fut un temps ?

Ce dernier siècle fut celui d’une explosion démographique sans précédent. Puisqu’en plus de s’accroître, la population mondiale vieillit, Humanergie fait d’un problème apriori une ressource. Alors que certains vous diront que les personnes âgées ralentissent nos dynamiques, qu’ils consomment nos énergies, nos cotisations, notre temps et qu'en plus ils sont de plus en plus nombreux à le faire, Humanergie veut lutter contre cette stigmatisation; ne les appelez plus les « vieux », ils sont notre lumière !

Grâce à Humanergie, mettez votre immobilité au service de leurs mobilités.

Humanergie est le premier fournisseur en énergie écologique. Grâce à ses maisons de retraite innovantes pour personnes âgées, Humanergie propose des services ante mortem et post mortem qui accueillent nos aïeux dans un environnement de bien-être et qui permet le recyclage de leurs ressources énergétiques.

Comment ça marche ?

Ouverture au débat

Actuellement dans le monde et particulièrement en occident, on s’interroge sur : la croissance démographique, l’espérance de vie qui se rallonge, la population vieillissante qui augmente, la surconsommation dans les pays développés et la pollution qui prend fortement le pas. Via le concept de mobilité nous voulons à notre tour interroger ces différents thèmes. Nous considérons que la mobilité caractérise des déplacements, plus encore tous mouvements, aussi bien relatifs, qu’absolus, visibles, qu’invisibles. Nous dirions que la mobilité a une double composante, spatiale et sociale. Nous partons du principe que la mobilité physique individuelle participe à la mobilité sociale, économique, culturelle et relationnelle d’un individu en occident. En effet, pour se mouvoir dans l’espace virtuel du social, les déplacements relatifs, dans l’espace à partir d’un lieu, sont nécessaires. La mobilité physique est un droit, un droit à faire famille, à travailler, à créer du réseau, voyager etc. d’autant plus dans une société libérale. Plus encore que prendre une place dans une nomenclature des catégories socioprofessionnelles, la mobilité permet de « s’approprier une ressource pour en faire usage. L’idée de ressource – qui renvoie plus à une offre qu’à un ordre – permet de rendre compte de phénomènes flexibles » (Alain Bourdin, Les mobilités et le programme de la sociologie. 2005). Les individus sont donc mobiles sous différents aspects. Si la mobilité physique entretient des « ressources » (Cf. Alain Bourdin) ou des « capitaux » (Cf. Pierre Bourdieu) à l’échelle des individus, elle entretient aussi à l’échelle d’un État. La mobilité individuelle et la mobilité économique d’un pays sont étroitement liées.

Dans ce contexte, que deviennent les individus moins mobiles ? Quelles valeurs apportent-ils à la collectivité ? Notre fiction interroge la valeur de l’immobilité et son traitement dans une société qui se veut toujours plus mobile.

Démarche

La notion de mobilité : entre actualités et approche systémique

Il nous a fallu questionner un phénomène que nous pratiquons tous les jours, la mobilité. Beaucoup de brainstorming et de mapping nous ont permis de re-éclairer cette notion qui touche tant d’aspects de notre quotidien, des aspects à la fois différents et pourtant bel et bien reliés. Par exemple, la mobilité interroge aussi bien nos déplacements, que nos urbanismes, que notre consommation. Ce n’est pas que la mobilité est une notion d'exception qui touche à tous les domaines, mais parce que notre analyse est systémique en vue des objets d’études qui sont toujours complexes, c’est-à-dire avec un grand nombre de relations à prendre en compte.

Notre intérêt commun pour l’égalité et la durabilité de nos systèmes de co-existence nous ont amené à interroger la mobilité en croisant; écologie, déplacements physiques, activités et représentations sociales.

Avec toutes les controverses dans les maisons de retraite ou ehpad, c’est la thématique des personnes âgées que nous avons retenu. D’abord parce que nous pensons qu'il y a problème dans le traitement actuel de nos aïeux, un problème d'ailleurs symptomatique du fonctionnement général de nos sociétés et qui de plus, au fur et à mesure de notre enquête, se trouve être au croisement du rapport entre mobilité physique et mobilité sociale.

Enfin, puisque tout le monde a ou a eu des parents ou des grands parents et que tout le monde deviendra âgé à son tour, ce sujet nous permet un ancrage dans la réalité quotidienne de nos spectateurs afin d’inviter à engager la réflexion.

Rencontres et observations

Nous avons demandé aux personnes âgées de nous parler de leur quotidien. Personnes âgées chez eux mais aussi personnes âgées en maison de retraite. Nous avons aussi questionné quelques soignants.

Suite à celà, les axes que nous avons voulu appuyer sont : le rapport entre baisse de la mobilité physique et baisse de la mobilité sociale, l’expérience sociale très réduite des personnes âgées (peu de visite, impression de ne déjà plus exister ou de ne plus “servir à quelque chose”), le rapport entre nostalgie et oubli, la maltraitance des services à la personne âgée dû à un manque de moyens.

Challenge

Deux défis se sont alors présentés : comment parler de mobilité physique mais aussi de mobilité sociale puis, comment rendre plausible aux yeux des spectateurs quelque chose qui n’existe pas encore.

Worldbuilding

Il nous a fallu définir notre contexte, notre environnement de fiction. Pour cela, beaucoup de sketch, de planche tendance mais aussi d’écriture pour travailler la narration.

Il nous a fallu monter un monde, une histoire. Pour prototyper notre histoire, nous avons imaginé une plaquette, un dépliant de présentation, tel qu’on en voit aujourd’hui. Avec les codes actuels nous nous sommes mis à parler d’une entreprise qui n’existe pas encore. Utiliser des codes actuels nous permet d’ancrer notre fiction dans la réalité, la plaquette fut notre premier objet diégétique.

mobilité durable - design fiction
mobilité durable - design fiction

Objets diégétiques

Nous avons construit l’histoire en même dans que les objets de notre fiction, c’est en les travaillant parallèlement que chacun a pu nourrir l’autre. Prototyper nos objets diégétiques nous a permis de se rendre compte des effets qu’ils produisaient, semblaient-ils réels ou incongrus ?

Par exemple, pour l’offre ante mortem que propose notre service fictif, nous avions imaginé un objet qui entre dans le cerveau pour capter les souvenirs des personnes ou en intégrer de nouveau. Notre premier prototype nous a révélé ressembler à un objet de torture ce qui n’était pas du tout l’objectif recherché, nous avons ainsi pu rendre l’objet moins impressionnant et plus commun, proche du collier.

mobilité durable - design fiction

Identité et communication visuelle

Évidemment nous allions devoir communiquer sur notre fiction; des affiches, une vidéo, une exposition… tout cela avec un sujet délicat : le recyclage d'être humain dans leur vie et dans leur mort.

Nous avons choisi une esthétique d'animé d’abord car nous avions peu de temps, aucun acteurs à porté de main, notamment pas d’acteurs agés et aucune personne avec un bon jeu d’acteur. Aussi, notre fiction se déroule en 2100, nous avions besoin de plan de ville, d’architecture, or impossible alors de filmer les paysages de 2019. Enfin, le style dessin animé nous a permis d’aborder ce sujet délicat sans trop effrayer le spectateur.

Les expositions et bricolage

Maintenant que nous avons l’histoire, comment donner à voir la fiction pour que celle-ci paraisse réelle ? Quelle expérience peut-on mettre en place ? C’est le format de l’exposition qui nous a été proposé pour les deux évènements.

Nous avons alors imaginé notre exposition comme un stand commercial. Comme dans toute foire exposition ou salon, nous avions notre angle dédié, avec notre identité et nos “vendeurs sur place”. Équipés de lumière, posters, dépliants, écrans publicitaires, t-shirt avec logo de l’entreprise, nous nous sommes mis dans la peau de représentants de commerce pour vendre notre service comme nous l’aurions fait pour n’importe quel service réel.

Afin d'immerger le spectateur dans la fiction, nous avons crée une borne interactive où il était possible, grâce à un test que nous avons développé, de dire aux personnes quels services ante et post mortem leurs étaient adaptés en fonction de leur quotidien (alimentation, activité etc.). Ainsi, le spectateur devient lui-même sujet de notre fiction, permettant ainsi de le toucher personnellement afin d’engager une réflexion.

L'anecdote qui nous a rendu fière est celle de quelques personnes nous ayant demandé quand est ce que le service serait disponible. Notre fiction était ainsi devenue réelle.

mobilité durable - design fiction
mobilité durable - design fiction
mobilité durable - design fiction